Keller s’arrête sur le trottoir, face au bâtiment. Devant lui, le siège de The Dark Unit se dresse avec sobriété : La façade principale est lisse, vitrée, légèrement courbée, renvoyant un ciel gris. À gauche, le bâtiment se prolonge en un hangar rectangulaire, bardé d’acier anthracite, avec un quai de chargement parfaitement aligné. Juste trois lettres métalliques, TDU , fixées au-dessus de l’entrée, comme enseigne. L’entrée principale, double porte en verre fumé, vitres teintées, sans possibilité de distinguer des mouvements à l’intérieur. Keller fixe un instant son propre reflet dans le verre. Il sait qu’on l’observe déjà. Il resserra la mâchoire. Il n’est pas venu pour un rendez-vous. Il est venu pour des explications.
*****
Le hall est large, épuré, baigné d’une lumière blanche venue de plafonniers encastrés. Le sol, en résine gris clair, ne porte presque aucune trace de passage. Aucun écran, aucune affiche commerciale.
Face à lui, un comptoir rectangulaire en béton poli. Derrière, une secrétaire assise, posture droite, tailleur sombre, regard mesuré.
À une dizaine de mètres, sur la gauche, un agent de sécurité l’observe. Attaché à sa ceinture, bien visible, un pistolet dans l’étui, oreillette reliée à une radio. Sur le mur derrière le comptoir, une seule horloge numérique affiche l’heure, en rouge.
Keller sort son badge de la CIA, et le montre à la femme. — « Agent Keller, je veux voir monsieur Carrington » — « Avez-vous un rendez-vous ? » — « Non, c’est une connaissance. » — « Si vous n’avez pas de rendez-vous, ce ne sera pas possible, il est en réunion toute la journée. »
Keller observe la jeune femme, il remarque le badge sur le tailleur où il est écrit “Maya”. — « Maya ? C’est bien votre prénom ? Je veux voir Victor ! Je veux savoir pourquoi votre compagnie est responsable de m’avoir fait capturer par des insurgés…» Un homme arrive, calme. — « Keller. » Il garde un ton mesuré, presque distant. — « Brave garçon. Que fais-tu ici sans prévenir ? » Il se tourne vers Maya : « Je m’occupe de lui, Maya. John, suis-moi. On va dans mon bureau. »
*****
Carrington invite Keller à le suivre. A côté du vigile, Carrington passe son badge dans le lecteur. Un bip retentit, l’accès est validé. La porte vitrée s’ouvre automatiquement. Ils arrivent dans un couloir large, éclairé par des bandes LED incrustées au plafond. Les murs sont d’un gris uniforme, des photos d’hommes armés, des cadres remplis de décorations. L’écho de leurs pas résonne faiblement sur le sol en résine lisse. À droite, une porte entrouverte laisse entrevoir un bureau : une femme tape sur un clavier, dossiers empilés à côté d’un téléphone fixe. Elle ne lève pas les yeux. À gauche, deux portes fermées portent simplement un nom, sans indication de fonction.
Un escalier en métal, aux marches pleines, monte vers l’étage. En haut, l’espace s’élargit. Une petite salle d’attente est aménagée : Deux banquettes en cuir noir formant un “U”. Une table basse métallique, avec quelques magazines soigneusement empilés. Un distributeur d’eau.
Un nouveau couloir avec ses portes alignées. Une porte entrouverte laisse voir un bureau avec tableaux et cartes au mur, un homme en chemise parle doucement dans un téléphone. Plus loin, une autre porte se referme à leur passage.
Carrington continue, d’un pas régulier, silencieux. Il s’arrête devant une porte pleine, sur l’étiquette, il est écrit “Carrington”. Les deux hommes entrent. La pièce est spacieuse, sobre. Bureau en verre et métal, parfaitement rangé. Deux fauteuils visiteurs en cuir sombre, dos rigides. Une grande baie vitrée donne sur l’arrière du bâtiment : ligne de stockage, quai de chargement. Sur le mur latéral : une carte du monde, sans légende, ponctuée de quelques épingles grises. Aucune photo de famille. Aucun souvenir personnel.
Une armoire métallique fermée occupe le fond. Carrington contourne le bureau et s’assoit. Il ne dit rien. Il attend que Keller parle.
*****
— « En 2004, votre entreprise s’appelle The Best Unit , lors d’un check-point, un de vos hommes abat un garçon, un vieillard et un âne !… » Carrington l’interrompt : — « Un mulet ! Pas un âne, ça se ressemble mais c’est pas pareil ! » Keller reprend, sa colère monte : — « Vous niez pas ? » — « Nier quoi ? On a été blanchi par le président ! Et ensuite ? » — « Vous vous moquez de moi, je n’ai pas signé pour payer pour vos erreurs ! » hurle Keller. — « Nous couvrir ça ne vous gêne pas, mais il ne faut pas que ça vous retombe dessus. Ben, voilà, c’est les risques du métier. » — « Mais, vos hommes ont tué des innocents et nous allons perdre cette guerre à cause de gens comme vous ! » — « Fils, les États-Unis ne perdent jamais la guerre, peut-être que ses alliés sont perdants, mais nous, on gagne sur tous les tableaux. Vente d’armes, mains mise sur les ressources, asservissements des gouvernements et j’en passe ! »
Une sonnerie de message se fait entendre, interrompant la conversation. Carrington regarde son téléphone, il prend un air dépité. — « Ton libérateur ! Le démon ! Lui, il tue les nôtres et toi tu viens me demander des comptes. Lui, là ! Que faut-il pour l’acheter ? ça devrait être ton boulot ! Achète- le ou tue… » Au début, Carrington est énervé, puis il finit par se radoucir. — « Ne te fais pas tuer, petit. » Keller ose demander : — « Qu’a-t-il fait ? » — « Ce monstre s’en est pris à mes hommes, lors d’une mission… » Carrington s’arrête et fini par dire : — « File ! Vas t’en ! » Carrington, téléphone encore en mains, appelle la sécurité, il fait raccompagné Keller vers la sortie, il reste silencieux. Keller n’a d’autre choix que de partir, il connaît Carrington depuis qu’il a été recruté à la CIA, il ne peut plus rien en tirer.
*****
De retour à Washington, dans son bureau, Keller est interpellé par Hayes. Hayes le fixe, bras croisés. — « Pourquoi t’es allé voir Carrington ? » Keller ne s’assoit pas. — « Je voulais un nom. Celui du responsable. » — « Et alors ? » — « Night. Il a frappé encore. Carrington ne parlera plus. » Hayes soupire, fatigué. — « Tu vas continuer ? Tu vas encore courir après une ombre ? » Il marque une pause. — « Rentre chez toi, John. Occupe toi de ta femme. Sinon… tu perdras tout ! »
Fin de l’histoire« The Best Unit »
Cette histoire est une fiction inspirée de contextes réels. Elle a été imaginée et rédigée par Raulgarth, avec l’appui de ChatGPT pour la correction, la documentation et la réflexion narrative.
Keller s’arrête sur le trottoir, face au bâtiment.Devant lui, le siège de The Dark Unit se dresse avec sobriété :La façade principale est lisse, vitrée, légèrement courbée, renvoyant un ciel gris.À gauche, le bâtiment se prolonge en un hangar rectangulaire, bardé d’acier anthracite, avec un quai de chargement parfaitement aligné.Juste trois lettres métalliques, TDU ,…
Dans une vallée désertique, une route serpente. Trois pick-up roulent à vive allure.
À l’arrière de celui du centre, John Keller, jeune agent de la CIA. Mains attachées. Visage tuméfié. Autour de lui, des hommes armés crient en arabe et en pachtoune, rient, le bousculent du canon de leur AK-47.
La tête lourde, groggy par les coups reçus, Keller est envahi par ses souvenirs, il s’évanouit.
*****
Quelques heures plus tôt — 08h00 Station “Eagle East”, Kaboul Est
Située à l’écart de la route Kaboul/Jalalabad, derrière un haut mur de briques de trois mètres, se dresse la station “Eagle East”. Une grande maison fortifiée, abritant une petite cellule secrète de la CIA.
Keller y a été détaché quelques mois plus tôt. Sa mission : nouer le contact avec des habitants locaux, les convaincre de s’opposer aux Talibans et aux autres groupes rebelles de la région. Parmi ses contacts, Hassan et son fils. Deux alliés précieux.
Dans son bureau, le colonel Richard Hayes, 50 ans, visage marqué mais regard paternel. Keller frappe et entre.
— « Keller ! Les ordres viennent de tomber », dit le colonel. — « Tu retrouves ton indique et tu l’exfiltres vers le point d’extraction. Sa sécurité est compromise et nous devons connaître les informations sur le Harakat al-Jihad al-Islami fi Khorasan. » — « Bien, monsieur. Ce sera fait », répond Keller, les mains moites, la gorge sèche. — « Es-tu sûr de cet homme ? » — « Oui, monsieur. Il s’est déjà mouillé plusieurs fois. Il a risqué sa vie et celle de son fils. Grâce à lui, nous avons déjoué plusieurs plans de ce groupe. J’ai confiance. »
Hayes soupire. — « Le problème, c’est que nous serons seuls sur cette mission. Les Talibans minent les itinéraires, ils piègent nos convois, nous n’aurons pas de renfort avant plusieurs heures. Mais pour l’instant, ils sont trop occupés pour s’intéresser à vous. Sois prudent. » — « Bien, monsieur. »
Hayes se renverse sur son siège. — « Je préférerais éviter de demander de l’aide… surtout pas aux Français. » Keller sourit malgré lui : — « Qu’ils s’occupent des chèvres afghanes. » Hayes esquisse un rictus. — « Prépare ton matériel. Départ immédiat. »
Keller quitte le bureau. Il vérifie son équipement : munitions, radio, carte, kit de survie. Dans le miroir de l’armurerie, il se regarde une seconde, ajuste son gilet pare-balles, puis sort.
*****
Le pick-up est secoué par les trous et les bosses de la piste, Keller revient à lui. Les liens qui lui serrent les mains lui cisaillent la peau. Sa tête tourne, la douleur pulse à ses tempes. La chaleur se dissout… et soudain les murs sont gris, sans fenêtres…
Un ventilateur grince au plafond. Une lampe suspendue éclaire une table métallique sur laquelle repose un dossier cartonné estampillé SECRET. John Keller, tenue militaire, debout devant une table, les jambes écartées, les mains jointes dans le dos. Il attend. Son cœur bat plus vite qu’en opération.
La porte s’ouvre. Trois personnes entrent, sans un mot. Deux hommes, une femme. Tous en civil, mais leurs gestes trahissent l’habitude du terrain. L’un d’eux ouvre le dossier. Les pages bruissent.
— « John A. Keller. Vingt-deux ans. Quatre années chez les 75th Rangers. » Un silence. Des yeux clairs qui l’examinent. — « Irak en 2003. Afghanistan depuis 2004. Décorations correctes, aucune sanction disciplinaire. » — « Pourquoi quitter les Rangers ? »
Keller avale sa salive. — « C’est un rêve de gosse, j’ai toujours rêvé de ressembler à James Bond. » — « Nous ne sommes pas au cinéma, c’est bien différent ! » Dit la femme. — « Je n’étais qu’un enfant, à l’époque. Mes goûts ont changé depuis. Je suis devenu fan de Tom Cruise ! » Sur l’instant, il a eu peur qu’il soit pris pour un frimeur.
Un autre lève lentement les yeux. — « Ici, il n’y aura pas de drapeau. Pas de reconnaissance. Si vous tombez, votre pays dira qu’il ne vous connaît pas. Ça vous convient ? » — « Oui, monsieur. »
La femme reprend la parole, voix douce mais tranchante : — « Avez-vous déjà dû tuer quelqu’un de très près ? » — « Oui. » — « Avez-vous déjà hésité ? »
Keller marque un silence. — « Une fois. J’avais dix-neuf ans. Depuis… je sais pourquoi je tire. » Elle hoche la tête, prend des notes sans expression.
Le premier recruteur referme doucement le dossier, mais ne détourne pas les yeux. — « Dernière question. Si on vous ordonne de neutraliser une cible qui vous a sauvé la vie, vous obéirez ? »
Keller serre la mâchoire. — « Si c’est la mission, oui. »
Un silence pesant s’installe. Les trois recruteurs échangent un bref regard, sans un mot. Le ventilateur grince toujours au plafond. — « C’est tout pour aujourd’hui. »
Ils se lèvent, ramassent le dossier et quittent la pièce sans se retourner. La porte claque doucement.
Keller reste seul. Il sent son cœur cogner dans sa poitrine, incapable de savoir s’il vient d’entrer dans l’ombre… ou d’être écarté à jamais. Il se rappelle de ce moment, c’était fin 2004 sur l’aéroport de BAGRAM.
*****
Une secousse plus violente que les autres le tire un instant de sa torpeur. L’un des kidnappeurs tourne la tête ; leurs regards se croisent. Un coup part, sec. Un goût de sang envahit sa bouche. Puis tout redevient flou.
Midi — Périphérie de Kaboul
La voiture s’arrête dans une ruelle étroite, entre deux murs en terre crue. La chaleur de midi pèse sur Kaboul ; l’air vibre au-dessus des toits plats. Keller sort rapidement du véhicule, remonte le col de sa chemise et balaye les alentours du regard. Des femmes passent, les bras chargés de sacs de provisions, tandis qu’un vieil homme pousse une charrette grinçante remplie de melons poussiéreux. Il inspire profondément : un mélange âcre de poussière, d’épices et de fumée de gasoil sature l’air.
La petite place du marché est animée. Sous des bâches en plastique rouge et vert, les marchands vendent leurs denrées : sacs de pommes de terre, tas d’oignons, caisses de tomates, carcasses de chèvres suspendues aux crochets. Le boucher abat son couteau sur la planche dans un bruit sec. Un vendeur d’épices ouvre un sac de curcuma qui embaume la rue, tandis qu’un enfant crie pour vendre quelques œufs. Les couleurs vives contrastent avec les murs en torchis blanchis à la chaux. Au centre, un puits sert de point de rencontre ; deux enfants y jouent en lançant des cailloux dans l’eau.
Keller traverse la place et repére l’enseigne peinte à la main : چایخانهٔ سرخ – Chai Khana-e-Surkh Le rideau de tissu rougeâtre oscille dans la brise.
L’intérieur est sombre, plus frais. Le sol en terre battue dégage une odeur de poussière, les murs nus semblent absorber le bourdonnement des conversations. Dans un coin, un samovar fume doucement, emplissant la pièce de l’odeur forte du thé noir et du charbon. Quelques hommes discutent autour de tables basses, verres de thé à la main, tandis qu’un jeune serveur rince des verres dans un seau.
Assis à l’une des tables, Hassan se lève dès qu’il voit Keller. Grand, vêtu d’un shalwar kameez beige légèrement poussiéreux, barbe noire bien taillée, regard sombre mais franc. Son visage porte les rides de quelqu’un qui a vu trop de choses, mais un sourire sincère éclaire un instant ses traits.
— « Hassan, mon frère ! » dit Keller en lui serrant la main. — « John, mon ami, mon cœur se réchauffe toujours quand je te vois. »
Les deux hommes s’étreignent chaleureusement, échangeant quelques mots banals. — « Hassan, comment va ton garçon ? » — « Bien. Alhamdulillah ! Il va bien. » — « Et ta femme ? » — « Bien aussi ! Et toi, pas encore marié ? » — « J’ai hâte de revoir ma femme… » répond Keller en pensant à Anne-Lise.
Dans le chai khana, Hassan jette un coup d’œil vers l’entrée. Son sourire s’éteint.
Dehors, un bruit sourd fait vibrer les murs : un moteur de pick-up, puis un autre. Hassan se fige. Des hommes armés fouillent le quartier, ils vont à la voiture de Keller.
— « On y va ? » reprend Keller, inquiet. — « Attends, mon ami. C’est le Taleb. Suis-moi, je connais un chemin sûr. Ils ne nous attraperont pas. »
Les deux hommes passent derrière le comptoir et franchissent la porte de service. Ils débouchent dans une ruelle étroite, bordée de murs de torchis.
En sortant, Keller ne fait pas attention au bref hochement de tête que Hassan échange avec un homme accroupi dans la ruelle. L’ombre des bâtiments les protège un peu de la chaleur écrasante. Hassan avance vite, jetant des regards réguliers derrière lui. Ils croisent deux hommes assis sur un muret ; Hassan les salue d’un signe de tête.
Keller, concentré sur ses pas, ne voit pas que les hommes se redressent et les suivent. Plus loin, deux autres silhouettes surgissent de la ruelle transversale, leur barrent la route.
Un silence pesant tombe. Keller sentit son cœur cogner contre ses côtes. Le temps semble se figer.
Puis un coup violent s’abat sur sa nuque. Sa vue se brouille, il s’effondre sur les genoux avant de sentir les coups pleuvoir sur ses côtes et ses jambes. Les silhouettes autour de lui deviennent floues. La dernière chose qu’il perçoit c’est la poussière qui se soulève sous leurs pas, avant que tout ne devienne noir.
En cet instant, John Keller cesse d’être un agent pour devenir une proie. Il est un otage de plus dans la guerre de l’ombre.
*****
Allongé dans l’herbe au bord du lac, John passait doucement sa main sur le visage d’Anne-Lise. Elle avait les yeux fermés, offerte au soleil du printemps, un sourire tranquille aux lèvres. Ses doigts effleuraient sa joue tiède. Elle était heureuse. Ils s’étaient mariés trois jours plus tôt, malgré les réticences de leurs familles : ses parents à elle redoutaient qu’elle épouse un militaire ; ceux de John craignaient pour leur fils unique et voyaient en elle une fille à problèmes. Mais rien n’avait compté. Elle était devenue Madame Keller.
John se pencha et déposa un baiser tendre sur sa bouche. Elle sourit sans ouvrir les yeux : c’était son mari.
Les souvenirs se superposaient… Quinze ans. Ils se détestaient alors, s’ignoraient dans les couloirs du lycée comme deux ennemis silencieux. Puis ce jour de pluie… Son vélo à elle avait crevé ; elle était trempée, désespérée. Et soudain, un abri : un parapluie noir. John. Il ne l’avait même pas reconnue tout de suite. Elle, trempée, cheveux collés à son visage… et pourtant belle. Lui, hypnotisé, incapable de parler. Ce jour-là, tout avait changé.
Quand il avait annoncé qu’il voulait s’engager, elle avait accepté, même si son cœur se serrait. Quand il était parti, elle avait pleuré. Quand il lui avait demandé sa main, elle avait crié « Oui ! » sans hésiter. Et le jour de leur mariage, elle était la plus belle femme qu’il ait jamais vue.
Un choc brutal. Sa tête heurte quelque chose de dur. Le parfum d’herbe humide disparaît. Le bruit du lac s’éteint.
John ouvre les yeux. L’odeur âcre de poussière et de gasoil chasse d’un coup la douceur du souvenir. Le grondement sourd du moteur vibre jusque dans sa poitrine. Autour de lui, des voix parlent une langue qu’il ne comprend plus.
Tout ce qui restait du lac et d’Anne-Lise s’évanouit comme un mirage.
Keller sent un gouffre s’ouvrir dans sa poitrine. Il veut rentrer. Il regrette. Tout semble si loin — Anne-Lise, le lac, le printemps…
*****
18h00 — Un village isolé
Les pick-up traversent une vallée sèche et atteignent un hameau accroché au flanc de la montagne. Le soleil bas écrase le village d’une lumière rougeoyante. Les maisons en torchis semblent vides, les portes closes, les fenêtres couvertes de poussière. Seul le vent soulève un voile de poussière qui danse dans l’air.
Le véhicule s’arrête brusquement. Keller est tiré à bas du pick-up, ses genoux raclant le sol caillouteux. Un goût métallique de sang envahit sa bouche. Les hommes rient, parlent fort en pachtoune. Il est traîné par les pieds jusqu’à une grande maison de torchis, sans signe de vie autour.
À cet instant, Keller sait que personne ne viendra. Pas ici. Pas dans ce trou perdu au milieu des montagnes. C’était fini. Il ne reverrait jamais Anne-Lise.
L’air à l’intérieur est lourd, chargé de poussière et d’odeur de sueur. Une lampe à pétrole posée sur une caisse jette une lumière jaunâtre et vacillante. Les murs de terre absorbent le peu de son qui reste, donnant l’impression d’être enterré vivant. On l’attache à une poutre centrale, les cordes serrant ses poignets au point de les engourdir. Ses yeux s’habituèrent lentement à la pénombre :
Tapis usés au sol, kalachnikovs posées contre les murs, restes de nourriture sur une table basse, quelques matelas à même le sol dans un coin.
Hassan s’approche. Ses traits sont devenus durs, son regard froid. — « Je suis Hassan al-Khorasani, chef du Harakat al-Jihad al-Islami fi Khorasan. » Sa voix est brisée et pleine de colère contenue.
Keller ouvre la bouche, incrédule. — « Mais Hassan ! Pourquoi tu fais ça ? Nous sommes amis, non ? Je ne te comprends pas. »
Hassan se détourne vers le mur, pince ses lèvres comme pour retenir un souvenir trop lourd. Il parle lentement, chaque mot pesé : — « J’avais un fils, un autre fils, Latif ! Il était bon. Toujours prêt à aider les autres. Alors qu’il voulait aider un vieil homme infirme à passer un point de contrôle, des américains, ton peuple les ont tués, tous les deux ! »
Keller sent la phrase comme un coup de poing. Sa voix tremble : — « Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ?. » — « J’ai rien dit, car j’ai vu en toi l’occasion de me venger de ton peuple. Demain, tu seras exécuté pour l’exemple, et ton pays te verra mourir, en mémoire de Latif. »
Un autre homme se pencha vers lui et cracha : — « CIA… tomorrow, camera… you die. »
Il vérifie la corde, puis sort. Les autres éclatèrent de rire.
Keller baisse la tête. Ses mains engourdies ne répondent plus. Il sent la sueur froide couler dans son dos, le goût du sang sur sa langue. Chaque battement de cœur résonne dans ses tempes comme un tambour. Son esprit se mit à tourner à toute vitesse : Anne-Lise, son père, les dernières paroles de Hayes avant de partir. Puis tout ralentit. La peur devint lourde, épaisse, comme une chape de plomb. Ses jambes tremblaient, mais il n’avait plus la force de se débattre.
Il pense à son pays. Aux amis qu’il ne reverrait plus. À la caméra qui filmerait sa mort demain.
Keller comprit qu’il n’est plus qu’un otage, une marchandise vouée à être détruite devant le monde entier. Il ferme les yeux. C’était fini.
*****
23h — L’homme en noir
Dans la maison, les hommes rient encore, parlant fort, mâchant leur pain sec et buvant du thé. Keller, toujours attaché à la poutre, les regarde d’un air vide. Son esprit s’est presque détaché de son corps.
Par une ouverture du mur, il aperçoit un fragment de ciel étoilé. Dehors, des voix échangent à voix basse : les miliciens de garde. Le crépitement des flammes se mêle aux bruits des grillons et aux aboiements lointains d’un chien. Personne, à part lui, n’est inquiet.
Puis un son étrange rompt la nuit. Une masse chute lourdement. Le métal d’une arme résonne en heurtant le sol. Une voix appelle, hésitante : — « Ahmed ? »
Un claquement résonne dans la nuit. Un autre bruit comme si une personne s’effondrait à terre. Un cri coupé net, suivi d’un corps qui chute. Seul le feu crépite encore, autrement les bruits ont disparu.
Un silence étrange s’installe dans la maison. Keller observe la peur sur les visages de ses geôliers. Hassan lève la main, ses yeux se durcissent.
— « À vos postes ! » aboie-t-il. Les hommes saisirent leurs armes, se préparant à sortir.
La porte grince. Lentement. Comme poussée par le vent.
Keller voit une ombre qui se découpe dans l’encadrement, silhouette basse, immobile. Un homme en noir. Combinaison de combat, gilet, casque, cagoule. Deux yeux marron inexpressifs fixent chacune de ces cibles . Un fusil d’assaut équipé d’un silencieux pointe droit devant. Il appuie sur le bouton de la lampe fixé au canon. Un éclair aveuglant claque. Les hommes, perturbés, restent immobiles.
Il tire. Le premier homme s’écroule, balle dans l’œil.
Il tire à nouveau. Le deuxième s’effondre sur la table, son sang éclaboussant le mur.
Trois autres impacts claquent. Chacun précis, chacun dans la tête. Les corps tombent l’un après l’autre, comme des pantins dont on a coupé les fils.
En quelques secondes, la pièce est jonchée de cadavres. Seul Hassan reste debout, son arme tremblant dans ses mains. — « Shaytān ! Shaytān ! » [Démon] hurle-t-il, la voix brisée par la peur.
Mais l’homme en noir ne bouge pas. Il presse doucement la détente.
Il tire. La balle frappe Hassan en plein front. Son corps s’écroule, inerte.
Le silence retombe. Seul le cliquetis métallique d’une douille roulant sur le sol résonne dans la pièce.Keller, toujours attaché à la poutre, fixe l’homme en noir, incapable de croire ce qu’il vient de voir. Le silence ! Le silence est total.
L’homme s’avance. Un mètre quatre-vingt environ. Silhouette musclée mais sans excès. Ses yeux marron, inexpressifs, semblent percer l’obscurité. Sa respiration est lente, parfaitement maîtrisée. À chaque pas, on n’entend que le léger froissement du tissu de son treillis.
— « Qui êtes-vous ? » souffle Keller d’une voix brisée. Pas de réponse.
Juste ce regard froid, fixe, qui l’examine quelques secondes. — « Mais… qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? » Toujours pas un mot.
L’homme lève lentement son bras gauche. Sur la manche, fixées par des bandes élastiques, plusieurs photos plastifiées : Hassan. Ses hommes. Et Keller.
L’homme s’agenouille, détache les liens des pieds de Keller d’un geste précis. Puis il se relève et tranche ceux de ses mains. Il le soutient quand son corps est enfin libéré.
Keller se laisse guider. Ses jambes tremblent encore, mais il suit l’homme hors de la maison.
Au loin, un grondement monte, couvrant les battements de son cœur. Un hélicoptère approche. Les pales fouettent l’air, soulevant poussière et sable.
*****
Un CARACAL français se pose dans un pré aux abords du village, ses turbines hurlant dans l’obscurité.
L’homme en noir ne dit rien. Il se contente de pousser Keller vers l’hélicoptère.
Deux commandos sautent au sol, prennent immédiatement le relais de l’homme en noir et soulevent Keller par les aisselles. Ils l’emmènent en courant jusqu’à l’hélicoptère et le hissent à l’intérieur.
Un médecin en treillis s’agenouille aussitôt devant lui, lampe de poche à la main. — « Je suis le médecin-colonel Delmas. » Il écarte doucement les paupières de Keller, vérifie la réaction de ses pupilles. — « Bon. C’est ok. » lâche-t-il d’un ton sec. Il passe brièvement ses mains sur les côtes et les bras de Keller. — « Pas de fracture apparente. Vous êtes entier. »
Puis, d’une voix ferme : — « On est de l’armée française. Vos supérieurs nous ont appelés. Vos SEALs n’étaient pas disponibles. »
Il pose une main sur l’épaule de Keller, un bref sourire aux lèvres : — « Le colonel Hayes n’était pas ravi, mais les ordres viennent d’en haut. » Delmas marque une pause, son regard dur s’attarde sur Keller : — « Nous avions averti vos supérieurs de la trahison de Hassan il y a plusieurs mois. Ils ont préféré attendre… pour confirmer leurs soupçons. »
Keller sent son estomac se nouer. Toutes ces semaines d’efforts, cette infiltration… et tout cela n’a été qu’un test.
Mais le vacarme des turbines couvre ses pensées. Français, Américains, peu importait. Il est vivant. Il reverrait Anne-Lise.
Assis contre la paroi de l’hélico, encore sonné, il tourne la tête vers l’homme en noir. — « Mais… qui êtes-vous ? » crie-t-il pour couvrir le bruit. Aucune réponse.
L’homme en noir reste immobile, le regard fixé vers l’extérieur, comme si Keller n’existe pas.
Le mécanicien de bord avec un sourire en coin, secoue la tête : — « Il dira rien. Il ne dit jamais rien. » Puis, en haussant la voix : — « C’est comme ça… C’est notre NIGHT. »
Keller sent son cœur se serrer. Il détaille SON héros. Sur son épaule droite, un écusson vert olive frappé du drapeau français. Sur l’autre, un insigne étrange : un carré noir marqué de deux points rouges, semblables à des yeux de démon qui brillaient à la lumière du cockpit.
Alors Keller voit, juste sous la lumière rouge de la cabine, une bande patronymique fixée à son gilet. Un seul mot, en lettres capitales :
NIGHTWISH
Fin de l’anecdote “Il…”
Cette histoire est une fiction inspirée de contextes réels. Elle a été imaginée et rédigée par Raulgarth, avec l’appui de Sergent-Chef Marcel1 pour la correction, la documentation et la réflexion narrative.
Afghanistan, 06 septembre 2007 — 17h Dans une vallée désertique, une route serpente.Trois pick-up roulent à vive allure. À l’arrière de celui du centre, John Keller, jeune agent de la CIA.Mains attachées. Visage tuméfié.Autour de lui, des hommes armés crient en arabe et en pachtoune, rient, le bousculent du canon de leur AK-47. La tête…