Étiquette : Hassan et ses fils

  • Anecdote 3 « La Mort… »

    Anecdote 3 « La Mort… »

    Afghanistan, montagnes du Wardak, Mai 2009

    Allongé sur le dos, la tête tournée, il regardait fixement la porte. Il ne ressentait plus rien, seulement un sentiment de vide, comme si toute émotion l’avait quitté.

    Une ombre passa au-dessus de lui. Il voyait une silhouette, un homme vêtu de noir qui traversait la pièce. L’homme se plaça à droite de l’ouvrant, puis sa main gauche manipula la poignée et ouvrit la porte. Comme pour scanner l’intérieur de l’autre pièce voisine, il bascula à gauche de l’embrasure, puis s’engouffra à l’intérieur.
    L’ombre se tenait dans l’encadrement, son arme levée, faisant feu sur quelqu’un dans un claquement sec qui résonnait comme lointain.

    Sa vision s’obscurcit ; les contours se dissipent dans une brume noire. Il ne voit plus rien, il n’entend plus rien. Le froid gagne lentement ses membres, comme si la chaleur le quittait.
    Il se sent partir.
    Son histoire s’achève…

    *****

    Il ouvre les yeux.
    Le soleil va se lever.
    Il entend déjà Khaled préparer le petit déjeuner ; le bruit des gamelles, le cliquetis du métal.
    Hier, Wali et lui étaient allés acheter des rations étrangères, au marché noir.
    Il aime ce café à la française. Gentil de leur part, leur nourriture est sans porc. Qu’Allah le pardonne.

    Tout le groupe est rassemblé.
    Azim parle avec Wali et Farid.
    Le chef semble calme, les yeux fatigués. Il a encore travaillé tard, cette nuit.
    Azim est le fils ainé de Hassan al-Khorasani… Haroon pense à Hassan, mort de la main du diable.
    Cette pensée le glace toujours. Un tel démon sur terre, allié aux étrangers.
    Qu’Allah les aide.
    Azim avait un frère, Latif ! Tué par ces Américains, qu’Allah les maudisse.
    Azim est le chef. Il est consciencieux. Il est dur à la tâche.

    A côté de lui, Wali. Wali Ahmad, un médecin Pakistanais. Cousin éloigné d’Azim. Lui aussi, comme beaucoup, a rejoint le mouvement Harakat al-Jihad al-Islami fi Khorasan, après la mort de Latif.
    La vengeance, qu’Allah leur pardonne, est la raison de la prise des armes.

    Latif était un homme bon, d’après ce que racontait son père, les larmes aux yeux, le chagrin serrant sa poitrine.

    Wali est arrivé, il y a des mois, avec son voisin Khaled Durrani, éleveur de moutons; un homme costaud. La première rencontre avait été  mouvementée, Rashid les avait pris pour des informateurs, mais avant qu’Azim n’ait pû intervenir, Khaled avait renversé Rashid comme un sac de blé.

    Farid, l’imam, l’ami de toujours du chef, veille sur Azim. Il lui sert les plats, les boissons, vérifie qu’il mange, qu’il boit.
    Mullah Farid Gul, c’est comme ça qu’il aime se faire appeler. Il cherche à contrôler tout le monde. Employant la religion à ses fins. Mais, il a toujours de bons conseils et ses mots sont justes.

    Shoaib Amini et Omaid Latifi, deux des jeunes du groupe, viennent à lui.
    — « Haroon !  On a vu des véhicules en bas de la vallée. 4 Humvee américains. On va le dire au chef ! »
    — « Allez le dire au chef ! C’est bien les garçons ! »
    Haroon Shirzai se lève et récupère ses affaires et son arme. La bataille approche.

    *****

    Le convoi roule sur la route de montagne.
    Haroon observe.
    Azim et la troupe se cachent derrière les rochers. Zahir Qadir, téléphone en main, regarde le chef. Il attend l’ordre pour déclencher l’IED.
    Un premier véhicule arrive. Au lieu dit, Azim fait signe. Zahir appuie sur son téléphone. La bombe explose derrière le véhicule, certainement à cause des brouilleurs.


    Dans l’axe de la route, Nasir Ahmad Barakzai allume le véhicule avec sa PKM. Des silhouettes sautent de celui-ci, sa tourelle mitrailleuse s’anime et répond à Nasir.


    Khaled sort de son abri et tire avec son RPG. La roquette folle siffle et explose 10 mètres après le véhicule.
    En imitant Khaled, Rahmatullah Sadiqi vise avec son RPG et tire. La roquette explose à 20 mètres avant le blindé. Mais, il reste immobile, puis s’effondre. Shoaib vient à son aide, soulève le corps et se met à l’abri. Shoaib ramasse l’arme.
    Khaled lui crie des ordres, le guide. Les deux hommes se mettent en position et tirent.
    Les Roquettes frappent le sol à trois mètres des soldats américains.

    Les trois autres véhicules arrivent. Les Américains débarquent. Les armes hurlent.
    Haroon sent les éclats fuser.
    Profite d’une accalmie pour répliquer. Il remarque que tout le monde fait comme lui.
    Les RPG afghans et les AT4 américains s’échangent. Les explosions concluent les transactions.

    Prenant à revers la colonne ennemie, Fazal Haidari arrose de sa PKM. Avec lui, Haroon peut voir Omaid Latifi et Samiullah Darwish. Les deux hommes protègent et aident la mitrailleuse.

    Un américain tombe, il est secouru par un autre, tout proche.
    Rashid Noorzai, l’ancien soldat de l’ANA désigne les cibles, au tireur Dragunov, Nematullah Safi.

    Un deuxième américain s’écroule.
    La panique gagne les étrangers. Mais, la réplique ne se fait pas attendre.

    Un cri en arabe retentit. Haroon se retourne. Omaid est penché au-dessus de Samiullah, puis s’effondre.
    Fazal quitte son poste de tir, met à l’abri Omaid, reprend sa mitrailleuse.
    Haroon est surpris par un mouvement, Wali court de rocher en rocher. Il rejoint le binôme. Il soigne le jeune.

    Les tirs faiblissent. Les véhicules manœuvrent pour décrocher.
    La vallée se calme.

    *****

    Devant les deux tombes de pierre, Farid se tient debout, les mains levées. Derrière lui, les hommes prient en silence, tournés vers la Mecque.

    Un peu plus tard, dans la grotte aménagée, Azim a rassemblé sa troupe.
    — « Les infidèles sont venus. Ils reviendront. Je pense que c’était une unité de reconnaissance, ils n’avaient pas l’intention de nous détruire, sinon ils l’auraient fait. Une autre force plus importante va venir. Qu’Allah nous aide ! »
    Azim marque une pause.
    — « Rassemblez les munitions, les vivres et restez sur vos gardes. Attendons nous à combattre prochainement. »
    Les hommes répondent «Allâhu Akbar» et chacun se mit à rassembler leurs effets personnels.

    *****


    Tariq Gulzad, l’amuseur de la troupe, raconte une histoire au jeune Fazil Rahman, un gamin de 17 ans :
    Un commandant demande à ses hommes de se taire pendant la prière.
    Mais un âne, dehors, se met à braire sans s’arrêter.
    Alors le commandant sort, furieux, et lui crie :
    — « Tais-toi, bête de malheur ! Je prie ! »
    L’âne s’arrête… Puis le commandant réalise qu’il vient de parler pendant la prière.

    Tariq éclate de rire en concluant :
    — « Même les ânes connaissent mieux les règles que certains chefs ! »

    Les hommes rient, même Azim sourit, autrefois, il avait déjà entendu cette histoire.

    Puis Tariq entame une autre fable, celle d’un éleveur de moutons aux prises avec un loup géant. Haroon écoute ; il la connaît, Tariq la raconte à chaque nouvelle recrue. L’histoire parle d’un homme seul, obligé d’affronter la bête avec le peu de moyen à sa disposition. Fazil écoute, fasciné. Tariq y met tout son cœur, ses gestes, sa voix.
    À la fin, il conclut dans un grand sourire :

    — « Et l’homme donna un mouton par mois à la bête, pour qu’elle laisse son troupeau tranquille. »
    Les discussions reprennent dans la nuit froide des montagnes.

    Deux jours plus tard, Haroon entend les hommes, Hamidullah Wardaki, Mirwais Qasemi et Shoaib Amini, revenus du ravitaillement, parler à Azim.
    Un berger leur a dit qu’il a entendu des soldats de l’ANA au marché de la vallée.

    Et qu’ils parlaient d’une opération de nettoyage dans les montagnes, là où se cacheraient “les insurgés”.

    Azim écoute sans mot dire.

    Haroon observe son regard et comprend : après tant d’années à combattre les meurtriers de son frère, Azim est devenu une cible prioritaire.

    L’information vaut de l’or.

    Ils auront le temps de se préparer.


    *****

    Il aura fallu quatre jours entiers pour faire venir deux équipes de l’ANA avec leur OMLT.
    Haroon voit que Azim est déçu. Environ cinquante hommes, dont une dizaine d’étrangers.
    Farid, qui devine les pensées du chef, dit calmement :
    — « C’est pas grave, repoussons les et ils enverront d’autres forces. »

    Azim hoche la tête et donne l’ordre de combat.

    Caché derrière les rochers, Haroon observe la colonne de véhicules foncer sur la route.
    Un groupe de quatre pickup et un HUMVEE, les Américains. Un autre de quatre pickup et un VAB, les Français.
    Tous débarquent.
    Haroon est impressionné par leur méthode : rapide, ordonnée, froide.
    Rien à voir avec le troupeau désordonné de l’ANA.


    L’ennemi entame l’ascension du flanc de la montagne.
    Deux explosions secouent la vallée : ce sont les IED de Zahir.
    Sept soldats sont projetés au sol.
    Azim ouvre le feu, suivi par tous les autres.


    Un grondement emplit le ciel.
    Sortant de derrière les crêtes, un hélicoptère Apache surgit.
    Son canon gronde, et Haroon voit trois de ses camarades se faire déchiqueter — Hamidullah Wardaki, Mirwais Qasemi et Ghulam Nabi Tokhi.
    L’engin de mort passe, Nematullah le prend pour cible, suivi par Nasir et sa PKM.
    L’hélicoptère fume, s’éloigne, mais il a permis à la force terrestre d’avancer.


    Haroon vise, tire, atteint un soldat afghan. Il recharge, tire encore, sans savoir s’il touche.
    Assourdi par les explosions, aveuglé par la poussière, il ne voit pas Omaid Latifi s’effondrer derrière lui.


    L’accrochage dure plus d’une heure.
    L’ANA et ses formateurs finissent par décrocher.
    Victoire ? À quel prix ?

    Six tombes de pierre alignées : Hamidullah Wardaki, Mirwais Qasemi, Ghulam Nabi Tokhi, Omaid Latifi…

    Haroon avait entendu les récits de la mort de ses camarades Shoaib Amini, tué alors qu’il protégeait Nasir et Fazal Haidari, fauché alors que sa PKM neutralisait un soldat français.

    Azim a du chagrin. L’hélicoptère a fait trop de mal. L’ennemi a fui, de peu.
    Ils ne sont plus que treize sur vingt et un.
    Une autre bataille comme celle-là, et tout sera fini.

    D’après les dires des survivants, plus de la moitié des ennemis seraient morts ou blessés.
    Deux Français et trois Américains figureraient parmi eux.

    Haroon regarde les tombes. Le vent souffle.
    Il sait que d’autres viendront.

    *****

    Le lendemain matin, après les ablutions et le petit déjeuner, Haroon rejoint la petite assemblée.
    Azim a demandé à quelques membres de le rejoindre.
    Assis en tailleur dans la pièce du chef, autour de lui, il y a Farid, Rashid et Zahir. Haroon se demande pourquoi sa présence est nécessaire.


    Azim dit :
    — « Notre situation n’est pas brillante. Nous sommes presque à la moitié de notre effectif. Si les étrangers reviennent, ils vont nous massacrer. »

    L’air est pesant. La pièce est mal aérée.

    Farid prend la parole :
    — « Il n’est pas question de se rendre ! Ces chiens doivent payer ! Ils nous ont envahi et ils doivent être chassés. »
    Rashid et Zahir répètent en chœur :

    — « Oui, il a raison. »
    Azim baisse les yeux et avec une voix triste, il dit : 

    — « D’accord. Mais nous allons mourir. »

    — « Ou alors, nous pouvons désigner quelqu’un pour raconter notre sacrifice ? »
    Haroon n’a pas pensé dire cette phrase.
    D’abord surpris, Azim l’enjoint à continuer :
    — « Continue Haroon. »
    — « Nommons quelqu’un qui ira, de village en village, raconter notre fin. Recréer le Bataillon et poursuivre le combat, après notre mort. Je pense à Tariq, il est comédien. Il sait parler aux gens. Et, il serait ravi de se mettre en scène, non ? »
    Farid sourit et ajoute :
    — « L’idée est bonne. Nous deviendrons des martyrs au nom d’Allah ! Appelons Tariq. »

    Azim fait un signe de tête à Rashid. Celui-ci se lève et sort. Quelques instants plus tard, il revient avec Tariq. Azim regarde Tariq : 

    — « L’heure est grave. Nous aurions besoin de toi pour une mission. Raconte notre sacrifice et enjoint le peuple Afghan à l’insurrection. Tu dois porter notre héritage. »


    Tariq réfléchit. Il prend son temps. Haroon a l’impression que Tariq est en train de faire des calculs de tête, il va finir par faire croire qu’il est un grand génie des mathématiques. Puis il finit par dire :
    — « Je ne vais pas le faire. Si c’est la fin, je préfère en être. Si nous devons penser à l’avenir, envoyons quelqu’un de plus jeune. Qui aimerait être chef ! »
    Azim, surpris par le raisonnement de Tariq :
    — « Tu penses à qui ? »
    — « Eh bien, au jeune Fazil. Il a dix-sept ans, il n’est pas encore marié. Il a la vie devant lui. Il est brillant, intelligent. Ce sera dur pour lui de nous quitter mais, il est le plus apte. »

    L’assemblée prend sa respiration. Azim demande un vote. A l’unanimité, le plan est accepté, Fazil est choisi.

    Haroon et Tariq sortent de la pièce, ils marchent vers Fazil, près de la galerie qui mène à la sortie. Le jeune homme ne comprend pas. Tariq s’assoit devant lui et, calmement, il lui raconte l’histoire du Harakat al-Jihad al-Islami fi Khorasan : Latif, Hassan, les grandes batailles, les noms des morts. Haroon écoute. À un moment, Tariq brode un passage sur son prétendu héroïsme où il danse entre les balles, comme s’ il est un personnage de film bollywoodien. Fazil sourit d’abord ; puis ses yeux se remplissent.

    Fazil dit d’une voix étranglée :
    — « Mais, pourquoi moi ? Je veux me battre aussi. Je ne veux pas être un lâche ? »

    Haroon dit :
    — « Un lâche ? Toi ? Non. Tu es en mission. Tu vas tous nous sauver. »
    Les larmes de Fazil coulent, d’abord goutte à goutte, puis en cascade.

    — « Je veux rester avec vous, je ne veux pas partir ! »
    La salle résonne des pleures du Jeune homme. Les autres se taisent.
    Tariq pose sa main gauche sur l’épaule de Fazil, Haroon sa main droite.
    — « Si tu restes, tu mourras. Si tu pars, tu vivras pour nous. Et je te jure… je te jure qu’on se reverra. »
    Fazil hoche la tête, vaincu. Il range le carnet que Tariq lui tend.

    Sur la couverture, un seul mot écrit à la main : Frères.
    — « Rassemble tes affaires. Ce carnet te rappellera qui nous sommes. Ce sont mes mémoires. Sois-en digne.»
    Azim rejoint le trio :
    — « File ! Tu dois partir. Qu’Allah te protège et te guide ! Va ! »
    Le soleil n’est pas encore à son zénith, Fazil descend la montagne par un chemin de chèvres, le carnet serré contre sa poitrine. Les hommes le regardent partir, les larmes aux yeux, le cœur brisé. L’avenir est devenu incertain pour eux.

    *****

    La nuit glaciale tombe sur les montagnes.
    Haroon demande à la lune de protéger le petit Fazil.
    Il tente de se l’imaginer marchant sur les routes, parlant aux gens.
    Il est loin le temps où les rires des jeunes résonnaient dans la salle.
    Maintenant, le silence règne en maître.

    Haroon est avec Nasir Ahmad Barakzai, Habib Rauf, Yama Noorzad et Rashid Noorzai. Ils montent la garde. Nasir montre à Haroon une ombre se déplacer entre les pierres.

    Un claquement retentit. Nasir tombe lourdement au sol, une balle en pleine tête. Rashid crie à Haroon :
    — « Rentre et avertis les autres ! Et ne te retourne pas »

    Un nouveau claquement, c’est au tour de Yama d’être frappé en pleine tête. Haroon court, il entend les tirs au dehors, puis le silence.


    Il s’arrête. Il se retourne. Une ombre se détache du mur faiblement éclairé par une torche.
    Haroon a peur, c’est le diable !
    Il arrive dans la salle, il ferme le rideau derrière lui. Les hommes renversent les tables et les bancs et forment un mur. Ils utilisent tout ce qui peut être mis pour le rendre plus épais.


    Azim dit :
    — « Que se passe-t-il ? »

    Haroon répond :
    — « Shaytān ! C’est le Shaytān ! »

    Le sang des hommes se glace.

    Le rideau lourd ondule, comme si une pierre avait été jetée dedans.
    Les hommes, pris de panique, déclenchent une boule de feu.
    Le tissu se déchire sous les balles.

    L’ombre apparaît. Vise et tire.

    Khaled qui tient la mitrailleuse, s’effondre.
    Azim ordonne le repli. Farid recule le premier. Tout en visant le rideau déchiré.
    Le médecin Ahmad, le comédien Tariq et l’ingénieur Zahir rejoignent la pièce de derrière.
    Un claquement, Farid tombe. Azim court vers lui. Il voit le trou dans la tête.
    Il pleure son ami d’enfance. Un nouveau claquement.
    Azim s’écroule.

    Nematullah et Haroon reculent.
    L’ombre vise et tire. Nematullah s’effondre à son tour.
    Haroon est seul dans la salle. Seul face au démon. Il ne sait pas pourquoi il repense à l’histoire de Tariq, entre l’éleveur et le loup.
    Un objet frappe sa tête, il s’écroule. Il voit la porte de la pièce où se trouvent ses frères.
    Passe au-dessus de lui…

    Nightwish


    Fin de l’anecdote 3 “La Mort…”


    Cette histoire est une fiction inspirée de contextes réels.
    Elle a été imaginée et rédigée par Raulgarth, avec l’appui de Sergent-Chef Marcel1 pour la correction, la documentation et la réflexion narrative.



    A suivre :

    retour à :



    Histoire Annexe :



    1. ChatGPT de OpenAI ↩︎

    Afghanistan, montagnes du Wardak, Mai 2009 Allongé sur le dos, la tête tournée, il regardait fixement la porte. Il ne ressentait plus rien, seulement un sentiment de vide, comme si toute émotion l’avait quitté. Une ombre passa au-dessus de lui. Il voyait une silhouette, un homme vêtu de noir qui traversait la pièce. L’homme se…

  • Hassan et ses fils

    Hassan et ses fils

    La naissance

    Le soleil est à son zénith. L’air des montagnes du Wardak descend dans la vallée. La fourche-bêche en main, Hassan se redresse.
    Des cris de joie se font entendre dans son village, un cri, un pleur, il est grand-père !
    Azim attend son premier enfant.
    Hassan se hâte, abandonne l’outil et marche à grands pas vers la maison familiale.


    Sa femme, Maliha, accompagné de Azim et de Latif, sort avec un nourrisson dans les bras.
    « C’est un fils… Béni soit Allah ! »
    Hassan, fou de joie, prend l’enfant contre lui. Les larmes lui montent aux yeux et roulent sur ses joues.

    Autour du bâtiment, tous les voisins saluent ce jour où le divin s’est penché sur cette famille !

    Azim lance un regard à son père. C’est à lui de donner le nom. Hassan observe le nouveau-né, puis murmure :

    « Sami… Par Allah, tu t’appelleras Sami »

    *****

    Une vie paisible

    Les jours passent. Hassan est aux champs avec ses fils, ils grattent la terre autour des plants.
    Hassan guette l’arrivée du Mirab. Grâce à Latif, il aura plus d’eau cette saison.

    Latif passe ses soirées à réparer les canaux d’irrigation ; il ne peut pas voir un champ manquer d’eau sans intervenir.

    Azim, lui, obéissant et sérieux, gère de mieux en mieux la ferme. C’est lui qui en héritera un jour.

    Dans le village, on respecte cette famille.
    Elle n’est pas la plus riche… mais c’est la plus active.

    *****

    Maliha apporte l’eau et quelques gâteaux secs. Elle prépare le thé sur le petit brasero, pendant que les trois hommes mangent et parlent des champs, des semences, des récoltes à venir.

    Hassan, entre deux phrases, lui lance des regards furtifs. Ses yeux sont pleins de fierté… pleins d’amour pour celle qui l’a suivi dans les montagnes, quand les Russes envahissaient le pays.

    À cette époque, ils n’étaient que des adolescents, sans avenir défini, jetés dans la tourmente.
    Les coups d’État, l’armée étrangère brûlant les villages, détruisant les routes. Puis vint l’appel des Moudjahidines… et la fuite, dans le froid et la faim.

    *****

    Azim tend un verre et un gâteau à sa mère. Les souvenirs lui reviennent : son enfance dans les grottes, le froid, la faim. Puis le retour à la normalité… Les Russes étaient partis, et son frère Latif était né.

    Son père avait décidé de quitter la guerre. Malgré les tensions, il avait juré de ne plus prendre les armes : désormais, il voulait s’occuper de sa famille, puisque l’ennemi extérieur n’était plus là.

    Parfois, d’anciens combattants de passage viennent saluer Hassan. Ils lui serrent la main avec respect, entre hommes qui ont survécu.

    Azim pense alors à Zahra, sa femme, et à Sami, son fils. Un sourire lui vient : il revoit Latif embrasser la fille du voisin… et se faire surprendre par sa mère de celle-ci. Le scandale avait éclaté dans la maison, suivi de l’annonce du mariage.

    Il en rit encore. Il n’a pas fait mieux, lui aussi avait reçu des coups de bâton de son beau-père pour avoir embrasser Zahra. Mais il est heureux pour son frère. Latif allait se marier.

    *****

    Le jour où Latif…


    Le vieil homme du village, veuf depuis des années, avance lentement, guidant son mulet lourdement chargé.

    Au carrefour, des militaires étrangers ont installé un check-point.
    L’un d’eux lui fait signe de s’arrêter.

    Mais le vieil homme, presque aveugle et sourd, ne comprend pas les ordres. Il continue d’avancer. Le soldat épaule son arme.

    Latif le voit. Il se met à courir, criant :
    « Stop ! Stop ! »

    Il rejoint le vieillard et lui saisit les mains, pour le retenir avant qu’il n’avance plus loin…

    Il se retourne vers les militaires, les mains levées, bien visibles. Il crie en pachtoune, tente de calmer la situation.
    Le soldat hésite… baisse son arme.

    Une rafale éclate.
    La mitrailleuse, sur le 4×4, fume encore.

    Latif, le vieil homme et le mulet s’effondrent.
    Le sang coule, lentement, des plaies ouvertes.

    D’abord figés, les militaires se mettent en position, crient entre eux pour comprendre ce qui vient de se passer. Le chef saisit sa radio, ordonne le repli.

    Les deux 4×4 redémarrent, soulèvent un nuage de poussière, puis disparaissent en direction de Kaboul.

    Le soleil d’Afghanistan reste là, face aux yeux ouverts de Latif.
    Une brise légère tente de le réveiller — mais la Mort a déjà fait son œuvre.

    C’est le jour où Latif n’est plus.

    *****

    Une vie brisée

    Hassan entend les coups de feu.
    Des femmes, des enfants courent vers lui, crient, pleurent.
    Il distingue des mots : Latif… mort…

    Il appelle Azim.
    Ils courent vers le carrefour.

    Une masse énorme gît au sol — le mulet, renversé avec son chargement.
    Des gens sont penchés, on distingue un vieil homme à terre.

    Hassan s’arrête. Ses yeux s’écarquillent.
    Azim freine à son tour, regarde son père, voit son visage se décomposer.
    Il tourne la tête.

    Son frère.

    SON frère.

    Allongé sur le sol.

    Une femme en pleurs lui caresse le visage.

    Il est mort.

    SON frère est MORT.

    *****

    Hassan et Azim portent le corps de Latif jusqu’à la ferme.

    Maliha hurle.
    Zahra pleure.
    Sami, le bébé, crie.

    Le village se tait. Il se couvre de deuil.
    Latif est enterré parmi les ancêtres.

    La vie ne revient pas.
    Le chagrin prend les âmes, comme le destin prend ses pantins.

    Maliha ne mange plus.
    Elle ne boit plus.
    Elle ne dort pas.

    Elle n’accepte pas.

    Au troisième jour, malgré les prières et les mains qui la retiennent, elle s’éteint.

    Hassan pleure.
    Crie.
    Hurle.

    Azim cherche un coupable.
    Il interroge. Il supplie. Il écrit, avec l’aide de l’Imam, au gouverneur.

    Rien.

    On le laisse avec sa peine.

    Il a du mal à assister à l’enterrement de sa mère. Sa colère grandit.

    *****

    Deux mois passent. Azim reçoit des informations d’un cousin qui vit à Kaboul.

    L’unité coupable, The Best Unit, mandatée par la CIA, est officiellement renvoyée aux États-Unis pour faute lourde. Dans les faits, elle est simplement dissoute, puis reformée sous un autre nom, sans la moindre sanction. Et elle est déjà de retour.

    Un matin, des hommes armés arrivent au village. CIA ! Ils promettent de l’argent en échange d’aide contre un seigneur de guerre local.

    Azim demande à son père de venger Latif. Hassan est fatigué.

    Un jeune Américain, tenant un petit livret de traduction, s’avance vers lui et lui parle en pachtoune, hésitant, avec un très mauvais accent. Il dit vouloir être ami. Une idée germe dans la tête d’Hassan : il invite l’homme à boire le thé.

    À la grande surprise d’Azim, son père affirme avoir perdu sa femme dans un accident de montagne. Son père ment. Il raconte tout : le nombre de combattants rebelles, les caches, propose même une aide militaire.

    Azim est stupéfait. Une fois les Américains partis, il interpelle son père :
    — « Mais que fais-tu ? Ils ont tué Latif, et toi tu les aides ? »
    — « Calme ta colère et écoute. »

    Hassan lui explique son plan de vengeance. Le seigneur de guerre est un truand sans scrupule : il tue, il viole. Le voir disparaître ne pose pas problème à Hassan. Il propose de tendre un piège, de frapper fort.

    Azim écoute et approuve. Il reconnaît en son père la ruse dont les anciens parlaient : il doit lui faire confiance.

    Pendant deux longues années, Hassan et Azim forment, à l’insu des étrangers, un petit mouvement : Harakat al-Jihad al-Islami fi Khorasan.
    Le groupe frappe d’abord la chaîne de soutien locale, les informateurs, les soldats de l’armée nationale.

    Son nom commence à circuler. On le craint.

    Hassan et Azim prouvent leur bonne volonté et persuadent Keller de se rapprocher d’eux. Le jeune homme ne comprend pas qu’il marche dans un piège.

    Frapper directement The Best Unit reste impossible.
    Alors, par défaut, ils choisissent Keller comme cible.

    *****

    Le jour du piège

    Le matin se lève. Les hommes sont déjà prêts.

    Le père et le fils parlent à l’écart.
    — « Mon fils, tu ne viens pas. »
    — « Mais pourquoi ? »
    — « Si ça tourne mal, tu dois rester à la tête du groupe. Continue le combat. Même si je dois mourir aujourd’hui. »
    — « Non, père… tu ne peux pas… Je ferai quoi sans toi ? »
    — « Azim. Tu as toujours su faire ce qu’il fallait. Tu es l’héritier de notre famille. N’oublie pas que nous sommes là pour Latif… même si les coupables courent encore. Je suis fier de toi. »

    À contrecœur, Azim prend le reste du groupe et part vers les montagnes.
    Hassan, et son équipe, descendent vers Kaboul.

    Latif, ta vengeance est en marche !


    Fin de l’histoire « Hassan et ses fils »


    Cette histoire est une fiction inspirée de contextes réels.
    Elle a été imaginée et rédigée par Raulgarth, avec l’appui de Sergent-Chef Marcel1 pour la correction, la documentation et la réflexion narrative.



    Retour à :



    1. ChatGPT de OpenAI ↩︎

    La naissance Le soleil est à son zénith. L’air des montagnes du Wardak descend dans la vallée. La fourche-bêche en main, Hassan se redresse.Des cris de joie se font entendre dans son village, un cri, un pleur, il est grand-père !Azim attend son premier enfant.Hassan se hâte, abandonne l’outil et marche à grands pas vers…

  • Anecdote 1 : Il…

    Anecdote 1 : Il…

    Afghanistan, 06 septembre 2007 — 17h

    Dans une vallée désertique, une route serpente.
    Trois pick-up roulent à vive allure.

    À l’arrière de celui du centre, John Keller, jeune agent de la CIA.
    Mains attachées. Visage tuméfié.
    Autour de lui, des hommes armés crient en arabe et en pachtoune, rient, le bousculent du canon de leur AK-47.

    La tête lourde, groggy par les coups reçus, Keller est envahi par ses souvenirs, il s’évanouit.

    *****

    Quelques heures plus tôt — 08h00
    Station “Eagle East”, Kaboul Est

    Située à l’écart de la route Kaboul/Jalalabad, derrière un haut mur de briques de trois mètres, se dresse la station “Eagle East”.
    Une grande maison fortifiée, abritant une petite cellule secrète de la CIA.

    Keller y a été détaché quelques mois plus tôt.
    Sa mission : nouer le contact avec des habitants locaux, les convaincre de s’opposer aux Talibans et aux autres groupes rebelles de la région.
    Parmi ses contacts, Hassan et son fils. Deux alliés précieux.

    Dans son bureau, le colonel Richard Hayes, 50 ans, visage marqué mais regard paternel.
    Keller frappe et entre.

    — « Keller ! Les ordres viennent de tomber », dit le colonel.
    — « Tu retrouves ton indique et tu l’exfiltres vers le point d’extraction. Sa sécurité est compromise et nous devons connaître les informations sur le Harakat al-Jihad al-Islami fi Khorasan. »
    — « Bien, monsieur. Ce sera fait », répond Keller, les mains moites, la gorge sèche.
    — « Es-tu sûr de cet homme ? »
    — « Oui, monsieur. Il s’est déjà mouillé plusieurs fois. Il a risqué sa vie et celle de son fils. Grâce à lui, nous avons déjoué plusieurs plans de ce groupe. J’ai confiance. »

    Hayes soupire.
    — « Le problème, c’est que nous serons seuls sur cette mission. Les Talibans minent les itinéraires, ils piègent nos convois, nous n’aurons pas de renfort avant plusieurs heures. Mais pour l’instant, ils sont trop occupés pour s’intéresser à vous. Sois prudent. »
    — « Bien, monsieur. »

    Hayes se renverse sur son siège.
    — « Je préférerais éviter de demander de l’aide… surtout pas aux Français. »
    Keller sourit malgré lui :
    — « Qu’ils s’occupent des chèvres afghanes. »
    Hayes esquisse un rictus.
    — « Prépare ton matériel. Départ immédiat. »

    Keller quitte le bureau.
    Il vérifie son équipement : munitions, radio, carte, kit de survie.
    Dans le miroir de l’armurerie, il se regarde une seconde, ajuste son gilet pare-balles, puis sort.

    *****

    Le pick-up est secoué par les trous et les bosses de la piste, Keller revient à lui. Les liens qui lui serrent les mains lui cisaillent la peau. Sa tête tourne, la douleur pulse à ses tempes. La chaleur se dissout… et soudain les murs sont gris, sans fenêtres…

    Un ventilateur grince au plafond.
    Une lampe suspendue éclaire une table métallique sur laquelle repose un dossier cartonné estampillé SECRET.
    John Keller, tenue militaire, debout devant une table, les jambes écartées, les mains jointes dans le dos. Il attend. Son cœur bat plus vite qu’en opération.

    La porte s’ouvre.
    Trois personnes entrent, sans un mot. Deux hommes, une femme. Tous en civil, mais leurs gestes trahissent l’habitude du terrain.
    L’un d’eux ouvre le dossier. Les pages bruissent.

    — « John A. Keller. Vingt-deux ans. Quatre années chez les 75th Rangers. »
    Un silence. Des yeux clairs qui l’examinent.
    — « Irak en 2003. Afghanistan depuis 2004. Décorations correctes, aucune sanction disciplinaire. »
    — « Pourquoi quitter les Rangers ? »

    Keller avale sa salive.
    — « C’est un rêve de gosse, j’ai toujours rêvé de ressembler à James Bond. »
    — « Nous ne sommes pas au cinéma, c’est bien différent ! » Dit la femme.
    — « Je n’étais qu’un enfant, à l’époque. Mes goûts ont changé depuis. Je suis devenu fan de Tom Cruise !  » Sur l’instant, il a eu peur qu’il soit pris pour un frimeur.

    Un autre lève lentement les yeux.
    — « Ici, il n’y aura pas de drapeau. Pas de reconnaissance. Si vous tombez, votre pays dira qu’il ne vous connaît pas. Ça vous convient ? »
    — « Oui, monsieur. »

    La femme reprend la parole, voix douce mais tranchante :
    — « Avez-vous déjà dû tuer quelqu’un de très près ? »
    — « Oui. »
    — « Avez-vous déjà hésité ? »

    Keller marque un silence.
    — « Une fois. J’avais dix-neuf ans. Depuis… je sais pourquoi je tire. »
    Elle hoche la tête, prend des notes sans expression.

    Le premier recruteur referme doucement le dossier, mais ne détourne pas les yeux.
    — « Dernière question. Si on vous ordonne de neutraliser une cible qui vous a sauvé la vie, vous obéirez ? »

    Keller serre la mâchoire.
    — « Si c’est la mission, oui. »

    Un silence pesant s’installe. Les trois recruteurs échangent un bref regard, sans un mot.
    Le ventilateur grince toujours au plafond.
    — « C’est tout pour aujourd’hui. »

    Ils se lèvent, ramassent le dossier et quittent la pièce sans se retourner.
    La porte claque doucement.

    Keller reste seul.
    Il sent son cœur cogner dans sa poitrine, incapable de savoir s’il vient d’entrer dans l’ombre… ou d’être écarté à jamais. Il se rappelle de ce moment, c’était fin 2004 sur l’aéroport de BAGRAM.

    *****

    Une secousse plus violente que les autres le tire un instant de sa torpeur.
    L’un des kidnappeurs tourne la tête ; leurs regards se croisent. Un coup part, sec.
    Un goût de sang envahit sa bouche.
    Puis tout redevient flou.

    Midi — Périphérie de Kaboul

    La voiture s’arrête dans une ruelle étroite, entre deux murs en terre crue.
    La chaleur de midi pèse sur Kaboul ; l’air vibre au-dessus des toits plats.
    Keller sort rapidement du véhicule, remonte le col de sa chemise et balaye les alentours du regard.
    Des femmes passent, les bras chargés de sacs de provisions, tandis qu’un vieil homme pousse une charrette grinçante remplie de melons poussiéreux.
    Il inspire profondément : un mélange âcre de poussière, d’épices et de fumée de gasoil sature l’air.

    La petite place du marché est animée.
    Sous des bâches en plastique rouge et vert, les marchands vendent leurs denrées : sacs de pommes de terre, tas d’oignons, caisses de tomates, carcasses de chèvres suspendues aux crochets.
    Le boucher abat son couteau sur la planche dans un bruit sec.
    Un vendeur d’épices ouvre un sac de curcuma qui embaume la rue, tandis qu’un enfant crie pour vendre quelques œufs.
    Les couleurs vives contrastent avec les murs en torchis blanchis à la chaux.
    Au centre, un puits sert de point de rencontre ; deux enfants y jouent en lançant des cailloux dans l’eau.

    Keller traverse la place et repére l’enseigne peinte à la main :
    چای‌خانهٔ سرخ – Chai Khana-e-Surkh
    Le rideau de tissu rougeâtre oscille dans la brise.

    L’intérieur est sombre, plus frais.
    Le sol en terre battue dégage une odeur de poussière, les murs nus semblent absorber le bourdonnement des conversations.
    Dans un coin, un samovar fume doucement, emplissant la pièce de l’odeur forte du thé noir et du charbon.
    Quelques hommes discutent autour de tables basses, verres de thé à la main, tandis qu’un jeune serveur rince des verres dans un seau.

    Assis à l’une des tables, Hassan se lève dès qu’il voit Keller.
    Grand, vêtu d’un shalwar kameez beige légèrement poussiéreux, barbe noire bien taillée, regard sombre mais franc.
    Son visage porte les rides de quelqu’un qui a vu trop de choses, mais un sourire sincère éclaire un instant ses traits.

    — « Hassan, mon frère ! » dit Keller en lui serrant la main.
    — « John, mon ami, mon cœur se réchauffe toujours quand je te vois. »

    Les deux hommes s’étreignent chaleureusement, échangeant quelques mots banals.
    — « Hassan, comment va ton garçon ? »
    — « Bien. Alhamdulillah ! Il va bien. »
    — « Et ta femme ? »
    — « Bien aussi ! Et toi, pas encore marié ? »
    — « J’ai hâte de revoir ma femme… » répond Keller en pensant à Anne-Lise.

    Dans le chai khana, Hassan jette un coup d’œil vers l’entrée. Son sourire s’éteint.

    Dehors, un bruit sourd fait vibrer les murs : un moteur de pick-up, puis un autre.
    Hassan se fige. Des hommes armés fouillent le quartier, ils vont à la voiture de Keller.

    — « On y va ? » reprend Keller, inquiet.
    — « Attends, mon ami. C’est le Taleb. Suis-moi, je connais un chemin sûr. Ils ne nous attraperont pas. »

    Les deux hommes passent derrière le comptoir et franchissent la porte de service.
    Ils débouchent dans une ruelle étroite, bordée de murs de torchis.

    En sortant, Keller ne fait pas attention au bref hochement de tête que Hassan échange avec un homme accroupi dans la ruelle.
    L’ombre des bâtiments les protège un peu de la chaleur écrasante.
    Hassan avance vite, jetant des regards réguliers derrière lui.
    Ils croisent deux hommes assis sur un muret ; Hassan les salue d’un signe de tête.

    Keller, concentré sur ses pas, ne voit pas que les hommes se redressent et les suivent.
    Plus loin, deux autres silhouettes surgissent de la ruelle transversale, leur barrent la route.

    Un silence pesant tombe.
    Keller sentit son cœur cogner contre ses côtes.
    Le temps semble se figer.

    Puis un coup violent s’abat sur sa nuque.
    Sa vue se brouille, il s’effondre sur les genoux avant de sentir les coups pleuvoir sur ses côtes et ses jambes.
    Les silhouettes autour de lui deviennent floues.
    La dernière chose qu’il perçoit c’est la poussière qui se soulève sous leurs pas, avant que tout ne devienne noir.

    En cet instant, John Keller cesse d’être un agent pour devenir une proie. Il est un otage de plus dans la guerre de l’ombre.

    *****

    Allongé dans l’herbe au bord du lac, John passait doucement sa main sur le visage d’Anne-Lise.
    Elle avait les yeux fermés, offerte au soleil du printemps, un sourire tranquille aux lèvres.
    Ses doigts effleuraient sa joue tiède. Elle était heureuse.
    Ils s’étaient mariés trois jours plus tôt, malgré les réticences de leurs familles :
    ses parents à elle redoutaient qu’elle épouse un militaire ;
    ceux de John craignaient pour leur fils unique et voyaient en elle une fille à problèmes.
    Mais rien n’avait compté. Elle était devenue Madame Keller.

    John se pencha et déposa un baiser tendre sur sa bouche.
    Elle sourit sans ouvrir les yeux : c’était son mari.

    Les souvenirs se superposaient…
    Quinze ans. Ils se détestaient alors, s’ignoraient dans les couloirs du lycée comme deux ennemis silencieux.
    Puis ce jour de pluie…
    Son vélo à elle avait crevé ; elle était trempée, désespérée.
    Et soudain, un abri : un parapluie noir.
    John.
    Il ne l’avait même pas reconnue tout de suite.
    Elle, trempée, cheveux collés à son visage… et pourtant belle.
    Lui, hypnotisé, incapable de parler.
    Ce jour-là, tout avait changé.

    Quand il avait annoncé qu’il voulait s’engager, elle avait accepté, même si son cœur se serrait.
    Quand il était parti, elle avait pleuré.
    Quand il lui avait demandé sa main, elle avait crié « Oui ! » sans hésiter.
    Et le jour de leur mariage, elle était la plus belle femme qu’il ait jamais vue.

    Un choc brutal.
    Sa tête heurte quelque chose de dur.
    Le parfum d’herbe humide disparaît.
    Le bruit du lac s’éteint.

    John ouvre les yeux.
    L’odeur âcre de poussière et de gasoil chasse d’un coup la douceur du souvenir.
    Le grondement sourd du moteur vibre jusque dans sa poitrine.
    Autour de lui, des voix parlent une langue qu’il ne comprend plus.

    Tout ce qui restait du lac et d’Anne-Lise s’évanouit comme un mirage.

    Keller sent un gouffre s’ouvrir dans sa poitrine.
    Il veut rentrer.
    Il regrette.
    Tout semble si loin — Anne-Lise, le lac, le printemps…
     

    *****

    18h00 — Un village isolé

    Les pick-up traversent une vallée sèche et atteignent un hameau accroché au flanc de la montagne.
    Le soleil bas écrase le village d’une lumière rougeoyante.
    Les maisons en torchis semblent vides, les portes closes, les fenêtres couvertes de poussière.
    Seul le vent soulève un voile de poussière qui danse dans l’air.

    Le véhicule s’arrête brusquement.
    Keller est tiré à bas du pick-up, ses genoux raclant le sol caillouteux.
    Un goût métallique de sang envahit sa bouche.
    Les hommes rient, parlent fort en pachtoune.
    Il est traîné par les pieds jusqu’à une grande maison de torchis, sans signe de vie autour.

    À cet instant, Keller sait que personne ne viendra.
    Pas ici.
    Pas dans ce trou perdu au milieu des montagnes.
    C’était fini.
    Il ne reverrait jamais Anne-Lise.

    L’air à l’intérieur est lourd, chargé de poussière et d’odeur de sueur.
    Une lampe à pétrole posée sur une caisse jette une lumière jaunâtre et vacillante.
    Les murs de terre absorbent le peu de son qui reste, donnant l’impression d’être enterré vivant.
    On l’attache à une poutre centrale, les cordes serrant ses poignets au point de les engourdir.
    Ses yeux s’habituèrent lentement à la pénombre :

    Tapis usés au sol, kalachnikovs posées contre les murs, restes de nourriture sur une table basse, quelques matelas à même le sol dans un coin.

    Hassan s’approche.
    Ses traits sont devenus durs, son regard froid.
    — « Je suis Hassan al-Khorasani, chef du Harakat al-Jihad al-Islami fi Khorasan. »
    Sa voix est brisée et pleine de colère contenue.

    Keller ouvre la bouche, incrédule.
    — « Mais Hassan ! Pourquoi tu fais ça ? Nous sommes amis, non ? Je ne te comprends pas. »

    Hassan se détourne vers le mur, pince ses lèvres comme pour retenir un souvenir trop lourd. Il parle lentement, chaque mot pesé :
    — « J’avais un fils, un autre fils, Latif ! Il était bon. Toujours prêt à aider les autres.  Alors qu’il voulait aider un vieil homme infirme à passer un point de contrôle, des américains, ton peuple les ont tués, tous les deux ! »

    Keller sent la phrase comme un coup de poing. Sa voix tremble :
    — « Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ?. »
    — « J’ai rien dit, car j’ai vu en toi l’occasion de me venger de ton peuple. Demain, tu seras exécuté pour l’exemple, et ton pays te verra mourir, en mémoire de Latif. »

    Un autre homme se pencha vers lui et cracha :
    — « CIA… tomorrow, camera… you die. »

    Il vérifie la corde, puis sort.
    Les autres éclatèrent de rire.

    Keller baisse la tête.
    Ses mains engourdies ne répondent plus.
    Il sent la sueur froide couler dans son dos, le goût du sang sur sa langue.
    Chaque battement de cœur résonne dans ses tempes comme un tambour.
    Son esprit se mit à tourner à toute vitesse : Anne-Lise, son père, les dernières paroles de Hayes avant de partir.
    Puis tout ralentit.
    La peur devint lourde, épaisse, comme une chape de plomb.
    Ses jambes tremblaient, mais il n’avait plus la force de se débattre.

    Il pense à son pays.
    Aux amis qu’il ne reverrait plus.
    À la caméra qui filmerait sa mort demain.

    Keller comprit qu’il n’est plus qu’un otage, une marchandise vouée à être détruite devant le monde entier.
    Il ferme les yeux.
    C’était fini.

    *****

    23h — L’homme en noir

    Dans la maison, les hommes rient encore, parlant fort, mâchant leur pain sec et buvant du thé.
    Keller, toujours attaché à la poutre, les regarde d’un air vide.
    Son esprit s’est presque détaché de son corps.

    Par une ouverture du mur, il aperçoit un fragment de ciel étoilé.
    Dehors, des voix échangent à voix basse : les miliciens de garde.
    Le crépitement des flammes se mêle aux bruits des grillons et aux aboiements lointains d’un chien.
    Personne, à part lui, n’est inquiet.

    Puis un son étrange rompt la nuit.
    Une masse chute lourdement.
    Le métal d’une arme résonne en heurtant le sol.
    Une voix appelle, hésitante :
    — « Ahmed ? »

    Un claquement résonne dans la nuit.
    Un autre bruit comme si une personne s’effondrait à terre.
    Un cri coupé net, suivi d’un corps qui chute.
    Seul le feu crépite encore, autrement les bruits ont disparu.

    Un silence étrange s’installe dans la maison. Keller observe la peur sur les visages de ses geôliers.
    Hassan lève la main, ses yeux se durcissent.

    — « À vos postes ! » aboie-t-il.
    Les hommes saisirent leurs armes, se préparant à sortir.

    La porte grince.
    Lentement.
    Comme poussée par le vent.

    Keller voit une ombre qui se découpe dans l’encadrement, silhouette basse, immobile.
    Un homme en noir.
    Combinaison de combat, gilet, casque, cagoule.
    Deux yeux marron inexpressifs fixent chacune de ces cibles .
    Un fusil d’assaut équipé d’un silencieux pointe droit devant.
    Il appuie sur le bouton de la lampe fixé au canon.
    Un éclair aveuglant claque.
    Les hommes, perturbés, restent immobiles.

    Il tire.
    Le premier homme s’écroule, balle dans l’œil.

    Il tire à nouveau.
    Le deuxième s’effondre sur la table, son sang éclaboussant le mur.

    Trois autres impacts claquent.
    Chacun précis, chacun dans la tête.
    Les corps tombent l’un après l’autre, comme des pantins dont on a coupé les fils.

    En quelques secondes, la pièce est jonchée de cadavres.
    Seul Hassan reste debout, son arme tremblant dans ses mains.
    — « Shaytān ! Shaytān ! » [Démon] hurle-t-il, la voix brisée par la peur.

    Mais l’homme en noir ne bouge pas.
    Il presse doucement la détente.

    Il tire.
    La balle frappe Hassan en plein front.
    Son corps s’écroule, inerte.

    Le silence retombe.
    Seul le cliquetis métallique d’une douille roulant sur le sol résonne dans la pièce.Keller, toujours attaché à la poutre, fixe l’homme en noir, incapable de croire ce qu’il vient de voir.
    Le silence ! Le silence est total.

    L’homme s’avance.
    Un mètre quatre-vingt environ.
    Silhouette musclée mais sans excès.
    Ses yeux marron, inexpressifs, semblent percer l’obscurité.
    Sa respiration est lente, parfaitement maîtrisée.
    À chaque pas, on n’entend que le léger froissement du tissu de son treillis.

    — « Qui êtes-vous ? » souffle Keller d’une voix brisée.
    Pas de réponse.

    Juste ce regard froid, fixe, qui l’examine quelques secondes.
    — « Mais… qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? »
    Toujours pas un mot.

    L’homme lève lentement son bras gauche.
    Sur la manche, fixées par des bandes élastiques, plusieurs photos plastifiées :
    Hassan. Ses hommes. Et Keller.

    L’homme s’agenouille, détache les liens des pieds de Keller d’un geste précis. Puis il se relève et tranche ceux de ses mains. Il le soutient quand son corps est enfin libéré.

    Keller se laisse guider.
    Ses jambes tremblent encore, mais il suit l’homme hors de la maison.

    Au loin, un grondement monte, couvrant les battements de son cœur.
    Un hélicoptère approche.
    Les pales fouettent l’air, soulevant poussière et sable.

    *****


    Un CARACAL français se pose dans un pré aux abords du village, ses turbines hurlant dans l’obscurité.

    L’homme en noir ne dit rien.
    Il se contente de pousser Keller vers l’hélicoptère.

    Deux commandos sautent au sol, prennent immédiatement le relais de l’homme en noir et soulevent Keller par les aisselles.
    Ils l’emmènent en courant jusqu’à l’hélicoptère et le hissent à l’intérieur.

    Un médecin en treillis s’agenouille aussitôt devant lui, lampe de poche à la main.
    — « Je suis le médecin-colonel Delmas. »
    Il écarte doucement les paupières de Keller, vérifie la réaction de ses pupilles.
    — « Bon. C’est ok. » lâche-t-il d’un ton sec.
    Il passe brièvement ses mains sur les côtes et les bras de Keller.
    — « Pas de fracture apparente. Vous êtes entier. »

    Puis, d’une voix ferme :
    — « On est de l’armée française. Vos supérieurs nous ont appelés. Vos SEALs n’étaient pas disponibles. »

    Il pose une main sur l’épaule de Keller, un bref sourire aux lèvres :
    — « Le colonel Hayes n’était pas ravi, mais les ordres viennent d’en haut. »
    Delmas marque une pause, son regard dur s’attarde sur Keller :
    — « Nous avions averti vos supérieurs de la trahison de Hassan il y a plusieurs mois. Ils ont préféré attendre… pour confirmer leurs soupçons. »

    Keller sent son estomac se nouer.
    Toutes ces semaines d’efforts, cette infiltration… et tout cela n’a été qu’un test.

    Mais le vacarme des turbines couvre ses pensées.
    Français, Américains, peu importait.
    Il est vivant.
    Il reverrait Anne-Lise.

    Assis contre la paroi de l’hélico, encore sonné, il tourne la tête vers l’homme en noir.
    — « Mais… qui êtes-vous ? » crie-t-il pour couvrir le bruit.
    Aucune réponse.

    L’homme en noir reste immobile, le regard fixé vers l’extérieur, comme si Keller n’existe pas.

    Le mécanicien de bord avec un sourire en coin, secoue la tête :
    — « Il dira rien. Il ne dit jamais rien. »
    Puis, en haussant la voix :
    — « C’est comme ça… C’est notre NIGHT. »

    Keller sent son cœur se serrer.
    Il détaille SON héros.
    Sur son épaule droite, un écusson vert olive frappé du drapeau français.
    Sur l’autre, un insigne étrange : un carré noir marqué de deux points rouges, semblables à des yeux de démon qui brillaient à la lumière du cockpit.

    Alors Keller voit, juste sous la lumière rouge de la cabine, une bande patronymique fixée à son gilet.
    Un seul mot, en lettres capitales :

    NIGHTWISH


    Fin de l’anecdote “Il…”


    Cette histoire est une fiction inspirée de contextes réels.
    Elle a été imaginée et rédigée par Raulgarth, avec l’appui de Sergent-Chef Marcel1 pour la correction, la documentation et la réflexion narrative.

    Un remerciement particulier à Louis-Xavier BABIN-LACHAUD pour ses conseils et son accompagnement.



    A suivre :

    Retour à :



    Histoires Annexes :



    1. ChatGPT de OpenAI ↩︎

    Afghanistan, 06 septembre 2007 — 17h Dans une vallée désertique, une route serpente.Trois pick-up roulent à vive allure. À l’arrière de celui du centre, John Keller, jeune agent de la CIA.Mains attachées. Visage tuméfié.Autour de lui, des hommes armés crient en arabe et en pachtoune, rient, le bousculent du canon de leur AK-47. La tête…