Afghanistan, montagnes du Wardak, Mai 2009
Allongé sur le dos, la tête tournée, il regardait fixement la porte. Il ne ressentait plus rien, seulement un sentiment de vide, comme si toute émotion l’avait quitté.
Une ombre passa au-dessus de lui. Il voyait une silhouette, un homme vêtu de noir qui traversait la pièce. L’homme se plaça à droite de l’ouvrant, puis sa main gauche manipula la poignée et ouvrit la porte. Comme pour scanner l’intérieur de l’autre pièce voisine, il bascula à gauche de l’embrasure, puis s’engouffra à l’intérieur.
L’ombre se tenait dans l’encadrement, son arme levée, faisant feu sur quelqu’un dans un claquement sec qui résonnait comme lointain.
Sa vision s’obscurcit ; les contours se dissipent dans une brume noire. Il ne voit plus rien, il n’entend plus rien. Le froid gagne lentement ses membres, comme si la chaleur le quittait.
Il se sent partir.
Son histoire s’achève…
*****
Il ouvre les yeux.
Le soleil va se lever.
Il entend déjà Khaled préparer le petit déjeuner ; le bruit des gamelles, le cliquetis du métal.
Hier, Wali et lui étaient allés acheter des rations étrangères, au marché noir.
Il aime ce café à la française. Gentil de leur part, leur nourriture est sans porc. Qu’Allah le pardonne.
Tout le groupe est rassemblé.
Azim parle avec Wali et Farid.
Le chef semble calme, les yeux fatigués. Il a encore travaillé tard, cette nuit.
Azim est le fils ainé de Hassan al-Khorasani… Haroon pense à Hassan, mort de la main du diable.
Cette pensée le glace toujours. Un tel démon sur terre, allié aux étrangers.
Qu’Allah les aide.
Azim avait un frère, Latif ! Tué par ces Américains, qu’Allah les maudisse.
Azim est le chef. Il est consciencieux. Il est dur à la tâche.
A côté de lui, Wali. Wali Ahmad, un médecin Pakistanais. Cousin éloigné d’Azim. Lui aussi, comme beaucoup, a rejoint le mouvement Harakat al-Jihad al-Islami fi Khorasan, après la mort de Latif.
La vengeance, qu’Allah leur pardonne, est la raison de la prise des armes.
Latif était un homme bon, d’après ce que racontait son père, les larmes aux yeux, le chagrin serrant sa poitrine.
Wali est arrivé, il y a des mois, avec son voisin Khaled Durrani, éleveur de moutons; un homme costaud. La première rencontre avait été mouvementée, Rashid les avait pris pour des informateurs, mais avant qu’Azim n’ait pû intervenir, Khaled avait renversé Rashid comme un sac de blé.
Farid, l’imam, l’ami de toujours du chef, veille sur Azim. Il lui sert les plats, les boissons, vérifie qu’il mange, qu’il boit.
Mullah Farid Gul, c’est comme ça qu’il aime se faire appeler. Il cherche à contrôler tout le monde. Employant la religion à ses fins. Mais, il a toujours de bons conseils et ses mots sont justes.
Shoaib Amini et Omaid Latifi, deux des jeunes du groupe, viennent à lui.
— « Haroon ! On a vu des véhicules en bas de la vallée. 4 Humvee américains. On va le dire au chef ! »
— « Allez le dire au chef ! C’est bien les garçons ! »
Haroon Shirzai se lève et récupère ses affaires et son arme. La bataille approche.
*****
Le convoi roule sur la route de montagne.
Haroon observe.
Azim et la troupe se cachent derrière les rochers. Zahir Qadir, téléphone en main, regarde le chef. Il attend l’ordre pour déclencher l’IED.
Un premier véhicule arrive. Au lieu dit, Azim fait signe. Zahir appuie sur son téléphone. La bombe explose derrière le véhicule, certainement à cause des brouilleurs.
Dans l’axe de la route, Nasir Ahmad Barakzai allume le véhicule avec sa PKM. Des silhouettes sautent de celui-ci, sa tourelle mitrailleuse s’anime et répond à Nasir.
Khaled sort de son abri et tire avec son RPG. La roquette folle siffle et explose 10 mètres après le véhicule.
En imitant Khaled, Rahmatullah Sadiqi vise avec son RPG et tire. La roquette explose à 20 mètres avant le blindé. Mais, il reste immobile, puis s’effondre. Shoaib vient à son aide, soulève le corps et se met à l’abri. Shoaib ramasse l’arme.
Khaled lui crie des ordres, le guide. Les deux hommes se mettent en position et tirent.
Les Roquettes frappent le sol à trois mètres des soldats américains.
Les trois autres véhicules arrivent. Les Américains débarquent. Les armes hurlent.
Haroon sent les éclats fuser.
Profite d’une accalmie pour répliquer. Il remarque que tout le monde fait comme lui.
Les RPG afghans et les AT4 américains s’échangent. Les explosions concluent les transactions.
Prenant à revers la colonne ennemie, Fazal Haidari arrose de sa PKM. Avec lui, Haroon peut voir Omaid Latifi et Samiullah Darwish. Les deux hommes protègent et aident la mitrailleuse.
Un américain tombe, il est secouru par un autre, tout proche.
Rashid Noorzai, l’ancien soldat de l’ANA désigne les cibles, au tireur Dragunov, Nematullah Safi.
Un deuxième américain s’écroule.
La panique gagne les étrangers. Mais, la réplique ne se fait pas attendre.
Un cri en arabe retentit. Haroon se retourne. Omaid est penché au-dessus de Samiullah, puis s’effondre.
Fazal quitte son poste de tir, met à l’abri Omaid, reprend sa mitrailleuse.
Haroon est surpris par un mouvement, Wali court de rocher en rocher. Il rejoint le binôme. Il soigne le jeune.
Les tirs faiblissent. Les véhicules manœuvrent pour décrocher.
La vallée se calme.
*****
Devant les deux tombes de pierre, Farid se tient debout, les mains levées. Derrière lui, les hommes prient en silence, tournés vers la Mecque.
Un peu plus tard, dans la grotte aménagée, Azim a rassemblé sa troupe.
— « Les infidèles sont venus. Ils reviendront. Je pense que c’était une unité de reconnaissance, ils n’avaient pas l’intention de nous détruire, sinon ils l’auraient fait. Une autre force plus importante va venir. Qu’Allah nous aide ! »
Azim marque une pause.
— « Rassemblez les munitions, les vivres et restez sur vos gardes. Attendons nous à combattre prochainement. »
Les hommes répondent «Allâhu Akbar» et chacun se mit à rassembler leurs effets personnels.
*****
Tariq Gulzad, l’amuseur de la troupe, raconte une histoire au jeune Fazil Rahman, un gamin de 17 ans :
Un commandant demande à ses hommes de se taire pendant la prière.
Mais un âne, dehors, se met à braire sans s’arrêter.
Alors le commandant sort, furieux, et lui crie :
— « Tais-toi, bête de malheur ! Je prie ! »
L’âne s’arrête… Puis le commandant réalise qu’il vient de parler pendant la prière.
Tariq éclate de rire en concluant :
— « Même les ânes connaissent mieux les règles que certains chefs ! »
Les hommes rient, même Azim sourit, autrefois, il avait déjà entendu cette histoire.
Puis Tariq entame une autre fable, celle d’un éleveur de moutons aux prises avec un loup géant. Haroon écoute ; il la connaît, Tariq la raconte à chaque nouvelle recrue. L’histoire parle d’un homme seul, obligé d’affronter la bête avec le peu de moyen à sa disposition. Fazil écoute, fasciné. Tariq y met tout son cœur, ses gestes, sa voix.
À la fin, il conclut dans un grand sourire :
— « Et l’homme donna un mouton par mois à la bête, pour qu’elle laisse son troupeau tranquille. »
Les discussions reprennent dans la nuit froide des montagnes.
Deux jours plus tard, Haroon entend les hommes, Hamidullah Wardaki, Mirwais Qasemi et Shoaib Amini, revenus du ravitaillement, parler à Azim.
Un berger leur a dit qu’il a entendu des soldats de l’ANA au marché de la vallée.
Et qu’ils parlaient d’une opération de nettoyage dans les montagnes, là où se cacheraient “les insurgés”.
Azim écoute sans mot dire.
Haroon observe son regard et comprend : après tant d’années à combattre les meurtriers de son frère, Azim est devenu une cible prioritaire.
L’information vaut de l’or.
Ils auront le temps de se préparer.
*****
Il aura fallu quatre jours entiers pour faire venir deux équipes de l’ANA avec leur OMLT.
Haroon voit que Azim est déçu. Environ cinquante hommes, dont une dizaine d’étrangers.
Farid, qui devine les pensées du chef, dit calmement :
— « C’est pas grave, repoussons les et ils enverront d’autres forces. »
Azim hoche la tête et donne l’ordre de combat.
Caché derrière les rochers, Haroon observe la colonne de véhicules foncer sur la route.
Un groupe de quatre pickup et un HUMVEE, les Américains. Un autre de quatre pickup et un VAB, les Français.
Tous débarquent.
Haroon est impressionné par leur méthode : rapide, ordonnée, froide.
Rien à voir avec le troupeau désordonné de l’ANA.
L’ennemi entame l’ascension du flanc de la montagne.
Deux explosions secouent la vallée : ce sont les IED de Zahir.
Sept soldats sont projetés au sol.
Azim ouvre le feu, suivi par tous les autres.
Un grondement emplit le ciel.
Sortant de derrière les crêtes, un hélicoptère Apache surgit.
Son canon gronde, et Haroon voit trois de ses camarades se faire déchiqueter — Hamidullah Wardaki, Mirwais Qasemi et Ghulam Nabi Tokhi.
L’engin de mort passe, Nematullah le prend pour cible, suivi par Nasir et sa PKM.
L’hélicoptère fume, s’éloigne, mais il a permis à la force terrestre d’avancer.
Haroon vise, tire, atteint un soldat afghan. Il recharge, tire encore, sans savoir s’il touche.
Assourdi par les explosions, aveuglé par la poussière, il ne voit pas Omaid Latifi s’effondrer derrière lui.
L’accrochage dure plus d’une heure.
L’ANA et ses formateurs finissent par décrocher.
Victoire ? À quel prix ?
Six tombes de pierre alignées : Hamidullah Wardaki, Mirwais Qasemi, Ghulam Nabi Tokhi, Omaid Latifi…
Haroon avait entendu les récits de la mort de ses camarades Shoaib Amini, tué alors qu’il protégeait Nasir et Fazal Haidari, fauché alors que sa PKM neutralisait un soldat français.
Azim a du chagrin. L’hélicoptère a fait trop de mal. L’ennemi a fui, de peu.
Ils ne sont plus que treize sur vingt et un.
Une autre bataille comme celle-là, et tout sera fini.
D’après les dires des survivants, plus de la moitié des ennemis seraient morts ou blessés.
Deux Français et trois Américains figureraient parmi eux.
Haroon regarde les tombes. Le vent souffle.
Il sait que d’autres viendront.
*****
Le lendemain matin, après les ablutions et le petit déjeuner, Haroon rejoint la petite assemblée.
Azim a demandé à quelques membres de le rejoindre.
Assis en tailleur dans la pièce du chef, autour de lui, il y a Farid, Rashid et Zahir. Haroon se demande pourquoi sa présence est nécessaire.
Azim dit :
— « Notre situation n’est pas brillante. Nous sommes presque à la moitié de notre effectif. Si les étrangers reviennent, ils vont nous massacrer. »
L’air est pesant. La pièce est mal aérée.
Farid prend la parole :
— « Il n’est pas question de se rendre ! Ces chiens doivent payer ! Ils nous ont envahi et ils doivent être chassés. »
Rashid et Zahir répètent en chœur :
— « Oui, il a raison. »
Azim baisse les yeux et avec une voix triste, il dit :
— « D’accord. Mais nous allons mourir. »
— « Ou alors, nous pouvons désigner quelqu’un pour raconter notre sacrifice ? »
Haroon n’a pas pensé dire cette phrase.
D’abord surpris, Azim l’enjoint à continuer :
— « Continue Haroon. »
— « Nommons quelqu’un qui ira, de village en village, raconter notre fin. Recréer le Bataillon et poursuivre le combat, après notre mort. Je pense à Tariq, il est comédien. Il sait parler aux gens. Et, il serait ravi de se mettre en scène, non ? »
Farid sourit et ajoute :
— « L’idée est bonne. Nous deviendrons des martyrs au nom d’Allah ! Appelons Tariq. »
Azim fait un signe de tête à Rashid. Celui-ci se lève et sort. Quelques instants plus tard, il revient avec Tariq. Azim regarde Tariq :
— « L’heure est grave. Nous aurions besoin de toi pour une mission. Raconte notre sacrifice et enjoint le peuple Afghan à l’insurrection. Tu dois porter notre héritage. »
Tariq réfléchit. Il prend son temps. Haroon a l’impression que Tariq est en train de faire des calculs de tête, il va finir par faire croire qu’il est un grand génie des mathématiques. Puis il finit par dire :
— « Je ne vais pas le faire. Si c’est la fin, je préfère en être. Si nous devons penser à l’avenir, envoyons quelqu’un de plus jeune. Qui aimerait être chef ! »
Azim, surpris par le raisonnement de Tariq :
— « Tu penses à qui ? »
— « Eh bien, au jeune Fazil. Il a dix-sept ans, il n’est pas encore marié. Il a la vie devant lui. Il est brillant, intelligent. Ce sera dur pour lui de nous quitter mais, il est le plus apte. »
L’assemblée prend sa respiration. Azim demande un vote. A l’unanimité, le plan est accepté, Fazil est choisi.
Haroon et Tariq sortent de la pièce, ils marchent vers Fazil, près de la galerie qui mène à la sortie. Le jeune homme ne comprend pas. Tariq s’assoit devant lui et, calmement, il lui raconte l’histoire du Harakat al-Jihad al-Islami fi Khorasan : Latif, Hassan, les grandes batailles, les noms des morts. Haroon écoute. À un moment, Tariq brode un passage sur son prétendu héroïsme où il danse entre les balles, comme s’ il est un personnage de film bollywoodien. Fazil sourit d’abord ; puis ses yeux se remplissent.
Fazil dit d’une voix étranglée :
— « Mais, pourquoi moi ? Je veux me battre aussi. Je ne veux pas être un lâche ? »
Haroon dit :
— « Un lâche ? Toi ? Non. Tu es en mission. Tu vas tous nous sauver. »
Les larmes de Fazil coulent, d’abord goutte à goutte, puis en cascade.
— « Je veux rester avec vous, je ne veux pas partir ! »
La salle résonne des pleures du Jeune homme. Les autres se taisent.
Tariq pose sa main gauche sur l’épaule de Fazil, Haroon sa main droite.
— « Si tu restes, tu mourras. Si tu pars, tu vivras pour nous. Et je te jure… je te jure qu’on se reverra. »
Fazil hoche la tête, vaincu. Il range le carnet que Tariq lui tend.
Sur la couverture, un seul mot écrit à la main : Frères.
— « Rassemble tes affaires. Ce carnet te rappellera qui nous sommes. Ce sont mes mémoires. Sois-en digne.»
Azim rejoint le trio :
— « File ! Tu dois partir. Qu’Allah te protège et te guide ! Va ! »
Le soleil n’est pas encore à son zénith, Fazil descend la montagne par un chemin de chèvres, le carnet serré contre sa poitrine. Les hommes le regardent partir, les larmes aux yeux, le cœur brisé. L’avenir est devenu incertain pour eux.
*****
La nuit glaciale tombe sur les montagnes.
Haroon demande à la lune de protéger le petit Fazil.
Il tente de se l’imaginer marchant sur les routes, parlant aux gens.
Il est loin le temps où les rires des jeunes résonnaient dans la salle.
Maintenant, le silence règne en maître.
Haroon est avec Nasir Ahmad Barakzai, Habib Rauf, Yama Noorzad et Rashid Noorzai. Ils montent la garde. Nasir montre à Haroon une ombre se déplacer entre les pierres.
Un claquement retentit. Nasir tombe lourdement au sol, une balle en pleine tête. Rashid crie à Haroon :
— « Rentre et avertis les autres ! Et ne te retourne pas »
Un nouveau claquement, c’est au tour de Yama d’être frappé en pleine tête. Haroon court, il entend les tirs au dehors, puis le silence.
Il s’arrête. Il se retourne. Une ombre se détache du mur faiblement éclairé par une torche.
Haroon a peur, c’est le diable !
Il arrive dans la salle, il ferme le rideau derrière lui. Les hommes renversent les tables et les bancs et forment un mur. Ils utilisent tout ce qui peut être mis pour le rendre plus épais.
Azim dit :
— « Que se passe-t-il ? »
Haroon répond :
— « Shaytān ! C’est le Shaytān ! »
Le sang des hommes se glace.
Le rideau lourd ondule, comme si une pierre avait été jetée dedans.
Les hommes, pris de panique, déclenchent une boule de feu.
Le tissu se déchire sous les balles.
L’ombre apparaît. Vise et tire.
Khaled qui tient la mitrailleuse, s’effondre.
Azim ordonne le repli. Farid recule le premier. Tout en visant le rideau déchiré.
Le médecin Ahmad, le comédien Tariq et l’ingénieur Zahir rejoignent la pièce de derrière.
Un claquement, Farid tombe. Azim court vers lui. Il voit le trou dans la tête.
Il pleure son ami d’enfance. Un nouveau claquement.
Azim s’écroule.
Nematullah et Haroon reculent.
L’ombre vise et tire. Nematullah s’effondre à son tour.
Haroon est seul dans la salle. Seul face au démon. Il ne sait pas pourquoi il repense à l’histoire de Tariq, entre l’éleveur et le loup.
Un objet frappe sa tête, il s’écroule. Il voit la porte de la pièce où se trouvent ses frères.
Passe au-dessus de lui…
Nightwish

Fin de l’anecdote 3 “La Mort…”
Cette histoire est une fiction inspirée de contextes réels.
Elle a été imaginée et rédigée par Raulgarth, avec l’appui de Sergent-Chef Marcel1 pour la correction, la documentation et la réflexion narrative.
A suivre :
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Histoire Annexe :

- ChatGPT de OpenAI ↩︎


